Bonjour, je m'appelle Alain Sudre
et je viens vous rendre visite avec
quelques uns de
mes écrits.
Depuis quelques années je me consacre à l'écriture et, comme vous le savez certainement, il est très difficile de recevoir des critiques de la part des éditeurs et ainsi de savoir si l'on intéresse les éventuels lecteurs.
Je viens de commencer un roman, Jardins Secrets, et je sollicite quelques avis. L'anonymat permet la sincérité.
Mon style est surréaliste et j'apprécie l'absurde, vous le comprendrez rapidement.
Aujourd'hui je vous offre le premier chapitre, ensuite vous pourrez suivre l'avancée de l'histoire. Nous la découvrirons ensemble. Ne soyez pas trop pressés, mon rythme de travail est de quatre ou cinq pages terminées tous les deux jours.
Je vous remercie du fond du coeur de vos critiques.
JARDINS SECRETS
BELLE JOURNEE
Le radio réveil se met à raconter sa vie en sourdine. Le délicieux ronron m’éveille délicatement. Encore embrumé par les vapeurs de vin d’hier soir, je m’étire d’un bras gourd. La journée promet enfin d’être belle, j’en ai le doux pressentiment. Un rai de soleil coquin traverse la fente de la persienne rose à étoiles vertes et vient me tapoter l’œil d’une chiquenaude amicale.
Belle journée, je monte le son de la radio pour mieux entendre les nouvelles du jour. Le journaliste, excité comme jamais, annonce la victoire certainement décisive, importante tout du moins, de nos braves petits soldats. L’ennemi a perdu sa plus grosse usine de fabrication de virus transgéniques hier à vingt heures dix huit. Au travers de ses mots décousus par l’émotion, je comprends que le journaliste parle d’un bombardement chirurgical. Nouveau mot pour dire qu’il n’y a pas eu trop de dommages collatéraux, expression récente également. Seuls le veilleur de nuit et ses quatre chiens ont été tués… et un bébé incidemment en villégiature dans la région. On a juste retrouvé un sein proprement sectionné dans la bouche du bambin, y avait-il une mère accolée à ce sein ? Mais peut-être est-ce là de la désinformation purement inamicale.
Excellente journée, la semaine dernière ils avaient enfin réussi à éradiquer la peste bubonique, les dernières carcasses calcinées fument encore derrière les abattoirs municipaux. Paraît même que le dernier sidéen vient d’être incinéré, mais il ne faut pas donner un blanc-seing à tous les délires des journalistes assoiffés de prix pouvant les faire sortir du lot. Pour en être certain il faudra tester toute la population d’ici à trois mois, à mon avis il y aura encore de la viande humaine à griller et les fabricants de filtres anti-odeurs pour les masques ne sont pas prêts de mettre la clef sous la porte.
Comme chaque matin, je regarde autour de moi et j’essaie de discerner les évolutions nocturnes de ma chambre. Aujourd’hui, elle est souriante. Les photographies, habituellement en noir et blanc, ont décidé de se parer pour la journée des couleurs du prisme. Mon vieux fauteuil en cuir vert largement dépassé, s’est appuyé complaisamment du coude sur la table recouverte de linoléum et le grille-pain a commencé à la débarrasser de ses restes datant, pour les plus anciens, de trois jours. Les vers jaunes dansent un tango voluptueux sur les épluchures de topinambour et le vin d’hier restant dans mon verre expulse ses morceaux de bouchons dans des rots guillerets. Eructation sonore et enfin mélodieuse. Même le miroir déformant la vision de mes murs me plaît en cette bonne journée. Joyeux comme tout, je décide donc de me lever aujourd’hui et de me préparer un bon café. Comme il est mardi, je le boirai encore sans sucre. Depuis une semaine aucun bateau de ravitaillement n’a réussi à franchir le blocus ennemi, leurs barcasses s’amusent à éperonner nos cargos en bois de récupération, souvent pourri. Il n’est pas important de ne pas avoir de sucre, le café est lui-même un ersatz. C’est de la bonne vieille chicorée de grand-mère. C’est un peu amer, mais tout de même agréable cet après-midi. Tout devient bon par une belle journée.
Après avoir avalé mon café et fait ma crotte, il est temps de me préparer pour aller saluer le monde extérieur. Je me rase en chantonnant un vieux tube de l’été d’avant la guerre. Pour une fois j’évite fort habilement mon poireau et tresse ensuite coquettement les poils de celui-ci. Même en période troublée, la bonne fortune peut se croiser au détour d’un champ de mines. Surtout une si bonne journée. Pour paraître plus luisant, je me tartine de sperme d’âne. La crème de lait de vache est interdite depuis les nouvelles maladies.
Le haut étant paré, il est grand temps de s’occuper du bas. J’ouvre mon réfrigérateur aménagé en penderie et réfléchis longuement avant de choisir une tenue en adéquation la plus idéale possible avec mes rêves de femelles enjouées de me rencontrer. Après avoir longuement tergiversé, j’opte pour ma plus belle chemise, la bleue avec des épaulettes. Certes elle fait un peu militaire, mais c’est la moins tachée. Pour le kilt, je n’ai pas le choix, il m’en reste un seul. Je me vêts en dansant et en dégustant un topinambour sérieusement braisé sur la grille de la cheminée.
Je sifflote gaiement en me pomponnant, ce sera assurément une belle journée. Avant-guerre, j’aurais joué au loto avec espoir et un ami. Mais ils nous ont supprimé le rêve. Plus de jeux de hasard, ont-ils dit, c’est malsain pour la santé de l’âme ont-ils affirmé. Cela dit, ils n’ont pas encore été capables de nous définir ce qu’était ce principe spirituel de l’homme, conçu comme séparable du corps, immortel et jugé par Dieu. Pour un gouvernement si emprunt d’opus dei, je trouve cela un peu léger. La dictatrice de femme de notre président pourrait sortir de sa coquille et nous fournir quelques explications, à nous la plèbe. Un dernier trait de khôl sous l’œil droit et je suis enfin prêt. Je vérifie l’état des lieux dans le miroir de l’entrée avant de sortir. Un peu abîmé, mais pas mal tout de même. Un bras de plus et tout aurait été parfait. Mais ne soyons pas mesquin, beaucoup de nos braves soldats en manœuvres rêvent certainement de pouvoir se tenir sur leurs deux jambes sans l’aide de béquilles comme je suis capable de le faire. Et puis, par chance, mon visage n’est pas encore trop dévasté par les privations et le manque de vitamines vitales.
La vérification narcissique accomplie, il est temps de sortir de mon loft. Je retire les caisses en bois bien utiles pour obturer le chambranle, j’ai vendu la porte électrique il y a belle lurette afin d’acheter une dizaine de kilos de topinambours et un peu de bois pour les faire griller. Le topinambour de Bretagne, le meilleur, n’accepte d’exhaler ses saveurs que quand il est grillé sur un feu de bois allègre, avec un peu de thym pour le parfumer et pour aromatiser la pièce également. En période de disette, je suis bien obligé de les manger crus, mais juste quand la faim est trop cisaillante. Ces jours là ne sont pas de bonnes journées.
Je saute sur le palier inférieur sans utiliser la corde à nœuds, les marches couardes se sont enfuies dès les prémices de la guerre. C’est une belle journée je vous dis ! Quand ma plantation clandestine de topinambours sera arrivée à maturité, je pourrai en échanger le produit contre quelques marches. Folie des grandeurs, quand tu nous tiens !
Enfin, me voilà dans la rue, excepté un clochard harmonieusement halé, elle est vide. Ma boussole m’intime l’ordre d’aller vers le nord. Comme elle manque de fantaisie, je préfère choisir le sud, sud-est. Au moins la rue descend et puis je préfère aller dans la direction de mon connu. Je saute allègrement à cloche pied par dessus les trous de mines. Mais oui, c’est bien ça, la journée est réellement magnifique. Beau temps pour trouver une compagne, beau temps pour flâner. Que faire d’autre ? On ne donne plus de travail aux manchots. Sale époque tout de même.
A l’emplacement de l’épicerie de Mehdi, envolée dans les airs la semaine passée, dommage Mehdi était un chic type chez qui l’on pouvait tout trouver sans dépenser excessivement, on a installé une scène sommaire. Quelques caisses de fusils de collection et un filet de protection pour éviter de recevoir des grenades mécontentes. Aujourd’hui un groupe de percussionnistes énervés tape sur des obus désabusés. Le petit soliste chauve est vraiment amusant avec son frac trop grand, il n’arrête pas de se prendre les pieds dans la queue mais sans jamais tomber. Il a sans doute fait l’école du cirque. Quelle tristesse, cinq années d’études intensives pour terminer ainsi dans la rue. Ses compères, des jumeaux, ne sont là que pour la décoration. Ha, si j’étais une femme… Les obus datent de la grande guerre, mais la musique est écoutable. Les résonances désuètes la rendent distrayante. Je préfère les mélodies anciennes à la cacophonie imposée aujourd’hui, elle est devenue trop synthétique par la faute de l’usage de l’uranium appauvri. J’écoute un peu en me dandinant d’une jambe sur l’autre, je n’ai jamais été un danseur d’exception, et me fends d’un topinambour que je dépose dans le panier à salade en pleurs d’être toujours vide. Humeur badine oblige. Et oui, je sors toujours avec une dizaine de topinambours sur moi, on ne sait jamais. Et puis qui oserait agresser un unibrassiste, sans doute héros de la guerre ? En fait tout le monde en cette période d’irrespect total. Mais je parais très pauvre, alors je peux fanfaronner avec mes petits topinambours.
Comme j’ai payé, je reste encore un peu, seul spectateur de cette musique pour vieux. Les autres, ceux de mon âge, sont morts ou enfermés dans des asiles sans aucun bruits harmonieux. Puis, un peu lassé de ne pas entendre autre chose que des reprises, je reprends mon chemin guilleret en jetant des pierres devant moi afin de faire éclater les éventuelles mines oubliées là par des artificiers coquins, on n’est jamais suffisamment prudent. En chantonnant, j’arrive au champ de poireaux de Jean-Marc. Des cris semblent en émaner. Interloqué par ce sans-gène, je décide d’aller y mettre un peu d’ordre. Je suis obligé d’écarter les feuilles jaunies des légumes pour trouver mon chemin, après bien des efforts je finis par arriver dans une sorte de petite arène végétale. Cernés par une foule captivée, quatre jeunes fakirs s’y défient au yatagan. Ils se toisent du regard en tournant et en coupant les fanes des poireaux. Parfois un nez trop curieux gicle sur le sol rebattu. C’est un peu trop rétro pour moi, mais je suis tout de même un homme et la vue du sang n’a jamais fait de mal à personne. Alors je regarde un peu et m’éclipse avant que le survivant ne fasse passer le cercueil pour la quête. Il n’y a là aucune création, cela ne vaut même pas un quart de topinambour.
Il est temps de continuer à visiter ma rue, elle change si souvent d’aspect en ce moment. Entre les bombardements et les reconstructions sauvages, j’ai souvent l’impression de n’être plus dans la même ville. Il est dommage que je n’aie plus d’appareil photo, j’aurai pu témoigner une fois la guerre finie. Je pourrais faire des croquis, mais c’est assez difficile avec un seul bras et puis je n’arrive plus à dessiner depuis qu’il n’y a plus de nuages dans le ciel, ils étaient ma seule inspiration.
Un chien mal peint, enfin bringé, vient me tirer par ma corde à nœuds. Que me veut-il ? Il semble sympathique et je suis d’humeur fêtarde aujourd’hui, alors je décide de le suivre sans le questionner. Tout à l’heure j’ai cru entendre des râles et je pense qu’il m’emmène vers eux. Au détour de l’immeuble de Dédé le Klepto, il s ‘arrête et s’assoit. Essoufflé par tant de célérité, je le rejoins sans m’agenouiller pour respirer. Ce chien a raison, une blonde est en train de se faire violer sur le trottoir par des hommes sans cheveux, sans doute des cancéreux en permission diurne, les plus rares. C’est un tel enchevêtrement de membres que je n’arrive pas à compter combien ils sont. Par contre j’ai tout de suite reconnu la femme, c’est Céline ma voisine du dessus. Le chien, bonne âme, m’apporte un pliant pour jouir sans me fatiguer de cet intéressant spectacle. Je connais Céline depuis fort longtemps et je la pensais très introvertie. Jamais elle n’acceptait de partager son corps quand la lumière était allumée. Mais là je suis étonné, elle crie bien, elle griffe aussi. Comme quoi il faut toujours éviter de s’arrêter aux premières conclusions. Pas mal. Presque confortablement assis, je tape de la main en rythme. Attirée par le bruit, Céline m’a regardé. Elle me semble rageuse d’avoir été reconnue. Alors elle griffe une dernière fois et s’éteint aussitôt. Demain elle me racontera certainement, mais aujourd’hui je suis satisfait et je dépose trois topinambours dans la sébile, tant pis si la disette s’ensuit les jours prochains.
Je vous avais prévenu, c’est une belle journée.
ENTRETIEN D’EMBAUCHE
Depuis un peu plus d’une heure je fais le pied de grue à l’emplacement de l’arrêt de bus, un chien-suicide trop pressé d’uriner l’a fait exploser avant-hier. Heureusement c’était un quart d’heure avant l’arrivée du car de ramassage des femmes chaumeuses, cette fois-ci un beau carnage a été évité.
Le préavis de grève était déposé depuis trois semaines, mais là tout de même ils exagèrent. Pas aujourd’hui. Ordinairement j’ai la vie devant moi, je marche et ne prends jamais les transports en commun malgré les tickets offerts généreusement par le gouvernement. Ils feraient mieux de nous donner des sacs de topinambours, cela éviterait le marché noir et ainsi la trop grande pauvreté de la population. Avant j’étais assez hermétique à la misère ambiante, concentré égoïstement sur la mienne, maintenant j’ai de plus en plus de mal à supporter la vision de ces gamins aéroglissant sur le sol en picorant les restes des grands, la miette trop petite pour rester dans le bec d’un moineau.
Cette grève m’ennuie au plus haut point, cette semaine je suis un peu pressé, j’ai un entretien d’embauche. L’Agence de Reclassement des Handicapés de la Vie m’a enfin convoqué. Mon inscription a été prise en compte il y a quatre années et depuis je passe le temps misérablement en espérant, la liste d’attente est longue et l’emploi est rare. Il faut attendre des morts massives dans une entreprise pour avoir une petite chance. J’avais depuis longtemps perdu l’espoir, j’avais même fini par oublier. Mais le mois dernier une convocation est arrivée par porteur spécial, il y était précisé PAS DE RETARD – souligné en rouge- et PAS DE REPORT. Quatre années et le jour où cela arrive, les vieux chauffeurs de bus fomentent un conflit contre moi. Dans ma jeunesse on enfermait les vieux dans des manoirs réinfectés pour l’occasion, maintenant on leur met des bus entre les mains. Quelle drôle d’époque tout de même !
Si aucun bus ne se décide à venir, cela va foirer. Il faudra des années avant une hypothèse de nouveau rendez-vous.
Et pourtant ce matin je me suis préparé comme si ma vie en dépendait, j’ai même mangé, succinctement. Juste des céréales volées dans le champ derrière mon appartement. Manger n’est pas dans mes habitudes, je n’ai jamais faim le matin par la faute du vin fourni par le gouvernement. Ce n’est pas qu’il soit particulièrement nourrissant, mais les brûlures ayant leur résidence principale dans mon estomac refusent l’agression d’un quelconque aliment s’arrêtant dans son antre quelques heures, juste le temps de changer de statut. Elles n’ont jamais été très partageuses. Mon copain Michel, surnommé Jo le Mérou certainement à cause de ses yeux ronds et globuleux de poisson grillé, disait que le gouvernement le faisait exprès pour nous éliminer, nous les gueux, nous les chômeurs. Les inutiles quoi. Mais j’ai toujours refusé de le croire, même s’il est mort d’un cancer du pancréas en quinze jours, à peine. Le gouvernement ne nous veut pas autant de mal et, de plus, il ne peut se permettre de lever de nouveaux impôts pour subventionner l’achat de vin de Bourgogne pour les pauvres. Et puis Jo le Mérou était un buveur impertinent, sept litres par jour cela frise l’insolence, c’est sans doute cela qui l’a emmené si promptement.
Donc ce matin je me suis fait beau pour l’entretien d’embauche. J’ai retiré mon anneau à l’oreille et mon anneau au sexe. J’ai ôté mon piercing au nombril, mon piercing au sourcil. Et mon piercing à la langue, on ne sait jamais. J’ai lavé mes dents, mon zizi et mon derrière, on ne sait jamais et cela peut toujours servir lors d’un entretien d’embauche.
Hier j’ai relu tous mes livres inuits apprenant à positiver, à être le meilleur, le killer. Je me suis mis dans la position du lotus et j’ai étudié ces écrits de la nouvelle philosophie en vigueur et de rigueur. J’ai vraiment envie de travailler, alors tout est bon. Evidemment avec le R.A.S., Revenu d’Auto Suffisance, j’arrive à survivre. Un mois je mange et l’autre je sors. Un mois je fume et l’autre je mange. Mais le manque de statut social à décliner lors de fortuites, et trop rares, rencontres devient pesant, surtout avec les femmes. Et puis l’absence du regard de l’autre devient insupportable, j’ai parfois l’impression d’être un ectoplasme quand j’ose dire ce que je suis, transparent et impalpable. Maintenant j’ai envie, j’ai besoin d’être.
Aujourd’hui la vie est belle, cet emploi est pour moi et l’âme soeur se rencontre sur son lieu de travail, dit-on. Ensuite fini l’amour entâcheur de draps, vive l’amour tactile partagé. C’est pour vous dire si je positive.
Enfin un bus se décide à venir me chercher, il est temps. En entrant dans celui-ci, j’ai eu soudainement envie de parler avec quiconque, ou peut-être même quelqu’un. C’est assez rare, mais aujourd’hui est un jour particulier. La conductrice est toujours aussi aimable depuis que la loi l’a obligé à prendre du ventre, assise dix heures de rang derrière son volant. Elle a juste droit à une pose d’une demi-heure par jour pour ses mictions et ses cigarettes et, s’il reste un peu de temps, pour faire quelques séries d’abdominaux. Quand elle pense à son ex-meilleure amie, Michelle, nommée à la piscine et donc svelte, elle est haineuse dix heures par jour et autant la nuit en se tournant sur son matelas défoncé par l’incorrection de son embonpoint, les ressorts dénudés lui titillant les chairs jusqu’à ourdir de sombres complots avec ses côtes moqueuses. Il est donc compréhensible qu’elle râle devant une carte de chômeur de Durée Eternelle, à chaque fois elle est obligée de rembourser le prix du trajet au gouvernement. A chaque fois elle voit ses vacances s’amenuiser pendant que ces fainéants se promènent nonchalamment dans les restes groggy de la ville. Aujourd’hui, je ne lui ai pas laissé le temps de rouspéter, je lui ai fait une bonne blague. J’ai acheté un billet, j’ai même pris le tarif assis. C’est normal, je désire parler avec quelqu’un.
Pendant qu’elle transperce mon billet, électrocutée de rage sous-jacente, je regarde l’intérieur du vieux bus pour faire mon choix. Il s ‘agit du véhicule d’une vieille star du rock en faillite, il le loue pour pouvoir s’offrir des places de concert. La répartition des gens me semble évidente, les femmes dans les couchettes et les hommes sur les sièges brûlés par les pets acides. Je sens une insistance sur ma main, la vieille conductrice, un peu enrobée, me rend mon rectangle de carton donnant droit à un service joliment décoré de coups de poinçonneuse. On peut y lire un mot, mais la décence et la haute opinion que j’ai de moi m’interdisent de le retranscrire ici. Merci ma vieille et bonne journée. Le bus est presque vide, depuis la dernière récession les gens préfèrent marcher. Hormis les riches et les chômeurs subventionnés, les usagers se sont fait de la corne aux pieds afin d’économiser la paire d’espadrilles annuelle allouée par le gouvernement. Mon regard affûté par l’émotion essaie de saisir la personne avec qui je vais partager l’heure ou deux de route. La blonde là-bas ? Non, elle est plutôt belle mais me paraît trop opportuniste. Elle doit coûter une fortune en cadeaux. Et puis j’ai déjà donné, couper les fleurs des plates-bandes, les seules disponibles à l’heure où les fleuristes ne font plus que dans la chrysanthème, ne favorise pas l’amour, seulement les nuits au poste. Quelques années auparavant cela était amusant, des rencontres de hasard alliées à des phénomènes insoupçonnables pour nos têtes trop cartésiennes. Mais maintenant j’en ai marre de me faire violer à chacune de mes visites dans la cage. Je suis trop vieux pour cela. La grosse sur la couchette du dessus ? Elle a l’air expert, mais elle est trop déformée par ses multiples grossesses lui rapportant deux promenades quotidiennes en autocar. Et puis c’est de parler dont j’ai envie, le reste peut attendre la chance. Le jeune ? Bonne tête, mais certainement encore trop bourrée d’espoirs de changement. Alors l’imam barbu en face de lui ? Non, je le soupçonne d’être un peu vicieux, il arbore fièrement une tâche de vin sur la joue gauche. Et puis je n’ai pas envie de parler religion aujourd’hui.
Ou bien alors cet homme bien mis, enfin vêtu comme un fonctionnaire du parti en goguette. Il fleure bon le travail de toute une vie. Ce sera lui, de toutes manières il n’y a personne d’autre dans ce bus. Même si la chauffeuse pansue, enfin consciente de mon charme immesurable, me tire une langue épaisse qu’elle désirerait érotique et affriolante. Ou l’inverse. Mais je reste stoïquement de glace, froid et insensiblement anesthésié.
C’est décidé, et fermement. Je vais aller m’asseoir aux côtés du fonctionnaire, ou tout du moins assimilé comme tel dans ma caboche entêtée par ses idées sans retour. Il pourra peut-être me renseigner sur les entretiens d’embauche. En regardant en l’air pour ne pas l’effaroucher – le fonctionnaire est assez craintif de nature - au risque de me prendre les pieds dans un sac à main facétieux, je m’approche loucedècement de lui. Mais, futé, il comprend fortuitement mon désir et enlève précipitamment sa serviette du siège voisin afin d’offrir une place à mon séant de feignant. Il la pose précautionneusement sur ses genoux cagneux et essuie la poussière de la dernière explosion d’un atémi agressif. Malgré ses yeux un tant soit peu teigneux, il ressemble à un gros nounours enturbanné pour le cadeau de la Noël, pataud et touchant.
Je lui dis merci et saisis mon courage de la seule main me restant pour lui lancer un salut militaire amical et détaché des contingences. Je regrette aussitôt ce geste, je n’aurais pas du, il me semble affolé de cette familiarité. Son seul œil à la portée de ma vision roule de bas en haut comme dans une ronde indienne et hallucinée un soir de lune rousse. Il a peur comme si sa femme lui avait demandé de lui faire l’amour un dix huit janvier, veille du dix neuf et accessoirement fête nationale. On ne va pas au cinéma la veille du jour de la célébration de la libération du joug américain.
Apparemment épouvanté, il se tourne de droite et de gauche en transpirant à grasses goûtes, il ruisselle, il niagarate. Complaisamment je lui tends mon éponge. Elle n’est pas neuve mais parfaitement propre, cette fois-ci je ne l’ai pas lavé avec mes draps. Il la refuse sans un mot d’excuse, l’homme ne paraît pas en grande forme, peut-être ais-je mal choisi ? Il ne devrait pas s’affoler, je désire simplement parler embauche, patron et amour.
Incidemment, après trois minutes et trente-deux secondes, il farfouille délicieusement dans sa sacoche et défouraille son pistolet avec une vivacité dont je le jugeais incapable. Un fonctionnaire de longue durée a habituellement des gestes plus réfléchis, toujours la peur de se faire dénoncer. L’homme est tremblant, il fixe du regard la rose dessinée sur le dossier du siège devant lui. Extatiquement, il pose l’arme sur ses genoux et farfouille fortuitement dans sa poche revolver. Après un temps somme toute assez long, un rictus éclaira sa face de lapin albinos et il en sortit un papier graisseux. C’était son permis de port d’armes.
Me pensant rassuré, il me regarde tendrement une dernière fois, interroge la blonde des yeux et tire le signal d’alarme.
Avant que le bus écervelé n’ait fini son dérapage, écrasant au passage trois ou quatre voitures pas vraiment à leur place, il posa le revolver sur son nez et appuya trois fois sur la gâchette sans réfléchir beaucoup plus avant.
Et voilà, tant pis pour l’entretien d’embauche. Pas de chance pour l’amour non plus, ma chemise est pailletée de minuscules taches de sang. Bon, ce n’est pas à quatre années près, j’aurai sans doute un autre entretien d’embauche avant d’être enfermé dans un manoir pour vieux chômeurs.
TEL UN RICHE
A la suite de sa cabriole sauvage, le bus était hors d’usage, sans doute par ma faute. Je me suis donc empressé de descendre avant l’arrivée de la police. Elle m’aurait sans doute embarqué pour me demander de rembourser les dégâts et avec mes maigres allocations, le temps de vie me restant n’y aurait pas suffi.
Après avoir lâchement fui le lieu du crime, je me sentais un peu fébrile. Ma jugulaire battait la chamade et mon cou ressemblait à une caisse claire accompagnant les sautillements campagnards des seins d’une majorette amoureuse du garçon boucher. Pour me remettre, je décidais de baguenauder un peu dans les rues avoisinantes avant de me retirer chez moi. Le printemps, avec quelques retards, venait d’apparaître depuis plus ou moins trois jours et les jouvencelles commençaient à découvrir finement leur corps, heureuses d’allumer quelques regards. Le mien devint rapidement concupiscent à la vue de toute cette fraîcheur délicatement odorante et sans crainte de heurter la police des mœurs, traditionnellement en vacances au début de la saison du renouveau. Tout en joie érectante, et comme il me restait quelques topinambours, je pris la décision de m’offrir un dîner dans un restaurant du quartier Plumereau, le dernier endroit à la mode. Tel un riche. Je fis le tour des cartes proposées sans vergogne aux regards du chaland trop souvent désargenté et la calculatrice de ma tête comptait la démesure de mon désir. Aucun restaurant n’était réellement compatible avec l’épaisseur de ma bourse, mais je jetais tout de même mon dévolu sur une crêperie. Je mangeais en terrasse pour jouir un peu plus de la vision affriolante des jeunes femmes en chaleur. Et puis nous étions mercredi soir, c’était donc le même prix qu’à l’intérieur. Jour de chance. Je savourais ma galette simple, beurre et sel, accompagnée d’une bolée de vrai cidre, en écoutant les disputes du couple voisin. Apparemment l’être humain appartenant au sexe féminin qui peut, lorsqu’un ovule est fécondé, porter l’enfant jusqu’à sa naissance, obligeait le jeune homme à se prostituer et il commençait à se rebeller, énervé par les cicatrices de brûlures de cigarettes sur son torse imberbe. Il les trouvait inesthétiques et se plaignait de ne plus pouvoir aller prospecter à la piscine. Rien que du banal quoi. Ma galette avalée, je rotais consciencieusement en demandant l’addition, j’ai des usages. Après avoir vomi copieusement dans la bassine verte amenée par le serveur, je déposais un topinambour et quart dans la soucoupe. Le quart était un pourboire. Tel un riche. Depuis plusieurs années je n’étais plus aisé et j’ignorais que les riches, imbus, ne concédaient plus de pourboires. Je suis sorti du restaurant repu, mais tout de même en compagnie d’une haie d’honneur composée de serveurs huant. Eux savaient, ils m’avaient reconnu, je n’étais pas un riche.
Le quartier se prêtait de bonne grâce à la prostitution. Les rues étaient encaissées et de rares falots donnaient un semblant de lumière. L’ambiance était assez intimiste et ces dames pouvaient ainsi cacher l’horreur de leur visage trop souvent raviné par la peur et l’ennui. Il est vrai que la misère sexuelle côtoyée journellement n’aide pas à la fantaisie et à la création érotique. Après l’épopée du bus, je me sentais un peu en chaleur et j’aurais bien aimé passer quelques instants de réconfort dans une encoignure de porte accueillante, en catimini et en compagnie d’une demoiselle aux charmes lucratifs. Tel un riche. Mon sexe rachitique m’ordonnait quelques poussées phallocratiques de bon aloi.
Malheureusement pour moi, Robert au Nez Velu n’avait pas encore été arrêté. L’inspecteur Sikhsikh le talonnait, mais ce beau gosse dégarni perdait trop de temps en interviews. Il faut dire qu’il avait toujours été attiré par les journalistes blondes et pertinentes, alors il prenait son temps afin de rester le plus longtemps possible sous les lumières du soleil télévisé. Robert au Nez Velu, ce fourbe, en profitait allègrement. Il était le démembreur en série du moment, mais ses motivations étaient encore incertaines. L’inspecteur Sikhsikh avait quelques idées bien tenues, mais il n’acceptait de les partager que sur l’oreiller et avec promesse de silence inadéquat pour pouvoir recevoir le Grand Prix de la Presse. Et puis il avait peur de sortir, son hypocondrie ne tolérait pas l’air du dehors. Par le fait plus d’une centaine de prostituées avaient perdu bras ou jambes depuis le début de l’année. Certaines de ces femmes à la vertu bien éprouvée continuaient leurs saints offices posées sur un chariot de mécanicien, les fers à repasser écraseur de gonades trop énervées à portée de leurs mains musclées. Avec ma chemise mouchetée de sang et mon nez rasé de près, pour l’entretien d’embauche, les prostituées m’ont pris pour Robert au Nez Velu. Le mot est passé entre elles à la vitesse, dangereuse, de la navette spatiale. Aucune, pas même Yasmine la Rate, pourtant prête à tout pour deux ou trois topinambours, n’a accepté de s’isoler trois minutes avec moi. J’avais beau insister, crier mon prénom dans toutes les langues, toujours le même depuis mon premier cri, rien n’y fit.
Déçu, mais habitué, je suis rentré chez moi la tête dodelinant sur mes épaules affaissées par tant d’injustice. Mon cou s’est rétracté, il refusait de supporter une fois de plus le poids insoutenable de la frustration. Comme à chaque journée, bonne ou mauvaise, j’étais seul. Mon sexe, désappointé, s’est calfeutré dans ma ceinture pour pouvoir ruminer à son aise sans que je ne puisse l’entendre. J’en ai marre, je ne peux plus rien prouver. Mon ego s’affaisse. Et puis je deviens fripé comme une vieille pomme de terre de l’année dernière, sans les bourgeons évocateurs. Je me rétracte dans ma coquille comme un escargot affolé par six mois de sécheresse. Au moins lui, il a deux sexes en lui, il peut s’auto suffire. Attention Alain, si tu n’y prends pas garde ce sera l’andropause qui sonnera à ta porte un matin. Et à ton âge ce n’est pas raisonnable. Il est vrai que j’ai des problèmes avec les femmes depuis le départ de la mienne. Ma femme, ex, est toujours présente dans chacun des pores de ma peau. A chaque grosse chaleur, à chaque grosse peur, elle suinte en me criant son prénom et en me prévenant ainsi que jamais je ne pourrai l’oublier. Pourquoi tant de haine cutanée ?
Bien avant la guerre, elle a décidé de désamorcer sa dépendance et m’a quitté pour un avocat militaire sans le sou et sans m’en expliquer les raisons.
Alors ce soir, comme les autres, je suis rentré chez moi avec la seule amie définitivement attachée à moi, enfin je l’espère. Je suis rentré pour rêver un peu et surtout me souvenir de cette femme qui longtemps partagea ma vie et accepta de m’offrir deux enfants merveilleux mais pas téméraires.
Je suis rentré avec la seule main qui accepta à tout jamais de ne pas se séparer de moi. Toutes les mains ne sont pas des traîtres, on peut donc garder un peu d’espoir en la vie.
JOUISSANCE
Le crachat crémeux de mon sexe luit sur mon ventre creusé par l’inanité de trop de guerres, trois au total. Les deux premières étaient sordidement banales, des méchants et des gentils s’échangeant des bouts de territoire entre deux trêves télévisées. Je n’y avais pas participé, mais j’en avais supporté toutes les privations engendrées par la folie d’un américain soucieux de posséder la terre entière. La terre doit appartenir à nos forces du bien. Il est vrai que Jésus était son deuxième prénom. Sous un prétexte futile, venger la frustration de son père et, accessoirement, posséder les quelques puits de pétroles faisant défaut à son escarcelle pourtant déjà fort bien fournie, il avait rayé la population entière d’un pays de la carte. Il avait ensuite embrayé sur le reste du monde. Nous avions bien essayé de résister, mais cette fois-ci le cœur n’y était pas. Alors j’ai connu la disette et le chômage comme tous ceux qui avaient encore le courage de refuser de travailler dans l’armement. Le troisième conflit, je le dispute contre ma femme, il n’est pas encore gagné, il n’est pas encore perdu. Pour le moment je refuse de signer une armistice, trop synonyme de concessions inacceptables et donc de pertes irrémédiables. Ma femme était partie avec mes deux filles en déclarant ouvertes les hostilités, excepté si j’acceptais de ne plus voir mes enfants.
Le contre-jour de la lampe de chevet à pédale fait agréablement reluire les paillettes de mon plaisir, arc-en-ciel électrisé d’une folle nuit de sueur. Nous nous en étions donné à corps déployé une grande partie de la nuit sans penser aux futures conséquences, inéluctables pour certaines.
Assis en tailleur sur mon oreiller, je contemple béatement les premiers rougeoiements du soleil au fond de l’horizon, enfin au dessus des ruines du château de Chênependu. Il n’aurait pas du collaborer celui-là, toujours à ployer du côté du pouvoir. Pour une fois cela ne lui a pas réussi.
Ma main, langoureusement, me rappelle sa présence intéressée. Mais je suis trop las, mon sexe n’a plus la possibilité de se roidir. Elle le comprend bien, elle aurait mauvais jeu de dire le contraire. Je la contemple d’un regard énamouré, elle est alanguie par la fatigue de ses trop longues manifestations physiques de tendresse. Elle repose, lascive et détendue, sur le drap à peine chiffonné, une cigarette élégamment retenue entre ses doigts gourds. Elle m’a aimé toute la nuit, des petits grains de sable chaud ont délicieusement griffé le proche entourage de mon urètre gonflé de tant d’amour refoulé, ravalé. Quelle belle et fidèle amie, quelle partenaire idéale, quelle connaisseuse de tous mes plaisirs, quelle confidente. Toujours à mes côtés sans jamais renâcler.
Un voile se déchire dans ma tête. Douloureusement, j’ai l’impression que mon crâne s’ouvre en deux parties pour laisser s’envoler la gangue de l’obscurantisme trop commun à l’homme. Des émotions, jusqu’alors inconnues, commencent à couler du sommet de mon occiput pour rejoindre l’écoulement naturel de mes yeux. Egouts salvateurs de la mauvaise humeur, pus à sortir obligatoirement afin de pouvoir enfin découvrir la vraie vie. Celle de l’homme qui rit, qui pleure, qui se pâme en dégustant un verre de vieux vin, qui fait bourgeonner les seins de sa compagne. Début de psychanalyse liquide et salée comme un océan débarrassé de ses lacs de pétrole.
Depuis de très, trop, longues années nous avons vécu ensembles toutes mes rencontres. J’ai tenté de séduire, elle m’a consolé, aidé, caressé. Elle est la compagne idéale de toutes mes larmes, de tous mes déboires et jamais je ne l’ai entendue, écoutée. Elle est ma seule consolatrice à chacun de mes retours de l’agence acrimoniale. Je t’ai trop souvent et inconsciemment repoussée. Je t ‘ai parfois agoni, tu m’as toujours semblé le pire des pis-aller. Mais ce matin, après cette nuit d’amour, j’ai enfin tout compris. Je peux tout te raconter, tu seras toujours là et tu tairas ta jalousie. Peut-être même, plus tard, quand nous nous serons parlés, te résigneras-tu à partager quelqu’intruse avec moi. Mais, promis, pas n’importe qui. Et peut-être accepteras-tu de caresser, de titiller cette étrangère improbable.
Ce matin j’ai envie de tout lui raconter. Je la pense prête à me comprendre. Rien de tel qu’une séance de braille sur un sexe durci par l’insatisfaction pour enfin oser profiter de l’occasion de se confier. Aujourd’hui, je pense qu’elle peut entendre le récit de mes dérisions amoureuses.
Un petit t
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